Mgr Casmoussa:”la présence des chrétiens est capitale pour le développement des pays arabes”

CHRETIENS DE LA MEDITERRANEE
Mgr C. : Depuis 2005, date des premiers grands attentats contre notre communauté, il ne se passe pas une semaine sans qu’un chrétien ne soit menacé, enlevé ou assassiné ; sans qu’une église soit attaquée, saccagée, incendiée. Nous avons dû quitter Mossoul. L’arrivée des Américains a généré un courant islamiste qui s’est intensifié depuis. Cependant, si ce courant se réclamait, ou se réclame encore de l’Islam, je suis convaincu que l’Islam n’est souvent qu’un alibi pour ces groupes avant tout opportunistes et maffieux.
Q : Vous regrettez Saddam Hussein ?
Mgr C. : Je ne regretterai jamais Saddam Hussein. J’ai seulement la nostalgie de la sécurité relative qui régnait dans les années où il était au pouvoir. L’Occident nous a débarrassés d’un dictateur pour le remplacer par des dizaines d’autres qui agissent comme lui, sinon de façon pire, qui ne défendent que leurs intérêts personnels ou tribaux. L’invasion occidentalo-américaine a mis notre pays en coupe réglée. Il y avait pourtant bien d’autres moyens pour faire tomber la dictature que de nous envoyer des chars et des avions de combat. Les conservateurs et les affairistes américains ainsi que les extrémistes israéliens ont en fait le projet de morceler le Proche et le Moyen-Orient, de démembrer les pays en de multiples petits royaumes, faibles et manipulables, afin de mieux dominer.
Q : Vous voyez une responsabilité de l’Occident ?
Mgr C. : J’aime l’Occident ! Et même si en tant qu’Oriental, je me sens plus proche de mon frère arabe ou kurde musulman, que de mon frère chrétien occidental, j’aime l’Occident et son sens poussé de la démocratie. Je ne nie même pas que ma culture est semi-occidentale, la structure de ma pensée discursive est plutôt occidentale. De l’Occident, j’apprécie son libre arbitre et son respect de l’individu. Mais ces valeurs que l’Occident professe, il ne les exporte pas vraiment chez nous. J’ai même déjà entendu, lors de voyages en Europe ou sur le continent américain, que la démocratie n’était pas applicable au monde arabe.
Q- Et ce n’est pas vrai ?
Mgr. C. : La démocratie est une valeur universelle. Elle n’est ni occidentale, ni orientale. La démocratie ce n’est pas seulement une majorité électorale, 50+1, mais la possibilité pour chacun de faire entendre sa voix dans les décisions qui engagent son pays Egaux en droits et en devoirs, chaque citoyen, même issu d’une communauté minoritaire mais possesseur de la nationalité du pays où il vit, devrait avoir le droit de voter et de s’exprimer librement, de pouvoir aussi choisir sa religion ou d’en changer, selon son désir, sans subir de persécution.
Q- Croyez-vous à l’émergence d’un Islam modéré acceptant de partager des responsabilités d’Etat avec des non musulmans, des chrétiens par exemple ?
Mgr C. : J’y crois ! Au fil de l’histoire, je constate que les dictatures n’ont jamais le dernier mot ! Sur les réseaux sociaux, on voit grossir un courant d’intellectuels musulmans, des citoyens lettrés qui défendent une citoyenneté commune, un vivre ensemble, un partage des pouvoirs, une égalité de chances entre les communautés et les sexes. Il faut encourager et mettre en avant ces visionnaires. L’Occident devrait s’attacher à défendre ces réformateurs musulmans, les aider à diffuser leurs idées. Lors du synode des évêques catholiques d’Orient à Rome en octobre 2010, j’avais insisté pour que l’on appuie ce courant ouvert sur la citoyenneté civile, à l’écoute des autres religions et prônant le développement d’un véritable partenariat islamo-chrétien.
Q- Pourtant lorsqu’on écoute les chrétiens d’Orient, très peu croient pourtant à ce partenariat avec les musulmans.
Mgr C. : Sans doute ! Mais non sans raison. Les chrétiens ont tellement été échaudés. Ils ont subi tant de massacres. C’est un pari risqué que de croire à ce partenariat. Mais un pari qui vaut la peine d’être tenté. Ou alors il faut tirer un trait définitif sur notre présence en Orient. Minoritaires, nous n’avons pas les moyens de résister autrement que par nos idées et idéaux.
Q- Les chrétiens ont donc encore un rôle à jouer en Orient ?
Mgr C. : Absolument ! Notre présence est capitale pour le développement des pays arabes. Nos écoles, nos institutions universitaires, nos penseurs, nos jeunes, éduqués et formé, continuent de rayonner en Orient. La bourgeoisie musulmane envoie toujours du reste leurs enfants dans nos établissements. Nous avons les moyens d’apporter notre contribution à développer une pédagogie du dialogue, d’engendrer des espaces de rencontres, afin de construire de véritables démocraties.
Q – Vous ne désespérez jamais ?
Mgr C. : J’ai traversé des périodes noires. Connu des moments où je me suis coupé des autres, où j’ai dû m’isoler pour ne pas transmettre mon désespoir. J’ai vécu des moments où je demandais au Christ de me faire : « sentir que j’étais encore aimé ! » Et puis je surmontais, je dépassais, trouvant les ressources et la force de sortir de l’impasse. La Croix fait partie de l’existence humaine. Il faut la supporter, et continuer coûte que coûte à croire à la supériorité de la vie. Croire que malgré tout ce qui se passe de dramatique, chrétiens et musulmans vivront encore ensemble, demain, sur cette terre d’Irak. Nous sommes là depuis 2000 ans. Si au nom de notre antériorité, les musulmans doivent nous accepter, de notre côté, nous devons tenir compte de leur 1 400 ans de présence en Irak pour persister à croire que le partenariat est possible.

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